lundi 24 mars 2014

"Ils allument leurs cigarettes."

Anne dit/


Elle alluma sa quatorzième cigarette, la nuit était complètement tombée maintenant. Elle grelottait par intermittence dans sa petite tenue d’été et pensait au délice que cela serait d’enfiler un gros pull et un jean. Elle attrapa la bouteille au milieu du cercle et laissa l’alcool sucré couler longtemps dans sa gorge. Elle essuya sa bouche du revers de sa manche et glissa un œil vers Thomas, qui riait à l’autre bout du cercle.
Son rire sonore, franc, autoritaire. Les jeunes types postés autour, qui riaient juste après lui, comme s’il avait validé l’humour de la blague et autorisé que tout le monde y réagisse bruyamment. La pluie et le beau temps. Pour elle, surtout la pluie. Et le soleil brûlant.
Il ne la regardait pas, il ne la regardait jamais.  Elle devinait pourtant son odeur, de mémoire, cette odeur de lessive de bon petit garçon. Et puis un peu de poivre et de cannelle. Cette odeur dans laquelle elle aurait été prête à mourir si elle avait dû l’asphyxier, cette odeur qui ressemblait au paradis. Et à l’éclosion de deux mille papillons dans son ventre.
Il ne la regardait pas. Même pas en coin, même pas à la dérobée. Elle avait juste l’air de ne pas du tout exister pour lui. Existait-elle un peu pour lui ? Se souvenait-il ?
Le froid se fit plus sec, et ils avaient improvisé un petit feu de bois. Ca sentait les pins et les rires se faisaient  plus gras. Elle même sentait que des mots qu’elle ne voulaient pas dire sortiraient bientôt de sa bouche. Bientôt elle pourrait rire et pleurer, aimer le monde entier, et faire des confessions compromettantes. Et demain, comme chaque fois, elle aurait un haut le cœur à l’idée de toutes ces impudeurs. Pourtant, rien ne valait cette liberté qu’elle goûtait, cette franchise conquise au prix de quelques décilitres de mauvaise sangria.
Mouvement de groupe vers la mer. Allez, on va se baigner.
Elle suivit et s’agrippa au bras d’une d’elles, une de celles qui sans doute intéresseraient toujours plus Thomas qu’elle, aurait une meilleure répartie, de plus jolis seins et des baisers plus experts. Elle ne savait rien de l’amour, juste qu’elle voudrait tout apprendre de lui, fondre dans ses boucles brunes, mordre ses joues et ses avant bras, embrasser ses yeux et chacun des petits grains de beauté qui parsemaient délicieusement son corps.

De manière désorganisée, ils dévalèrent la pente des dunes de sables, trébuchant et riant, jetant leurs vêtements au hasard. Chacun s’approchait à son rythme de l’eau, les filles osant dénuder leur poitrine et courir en riant. Les garçons exhibant leurs fesses blanches et rondes. Elle délaça juste ses baskets.
La force des vagues lui fit peur, elles éclataient avec fureur. La bouteille circulait et chaque gorgée l’aidait à remplacer ses tremblements par une ivresse qui anesthésiait doucement son corps. Elle s’approcha du rivage pour sentir le froid lui lécher les doigts de pied. Dans la nuit, la mer était noire, profonde, inquiétante. Elle pourrait l’engloutir. Comment ça serait de se laisser anéantir dans ce bain? Serait-ce si inquiétant que ça ?
Elle chassa cette pensée fascinante et se tourna vers les dunes derrière elle. Elle vit alors qu’il s’éloignait d’un pas vif. Fuyant le groupe, et attirant avec lui une des filles. Elle se concentra sur la silhouette féminine que la joie animait de charmants soubresauts. Elle avait l’air si libre, elle riait en jetant sa tête en arrière. Marie devina la perfection de ses dents blanches, elle devina la finesse de sa taille dans ce pull où elle aurait eu l’air d’un éléphanteau maladroit. La jalousie mordit son cœur. Et le chagrin répandit son eau tourmentée dans chacune de ses cellules. L’eau noire lui parut  soudain un supplice moins cruel.

-Marie ?
Elle se retourna.
-Maxime ?
Il s’approcha d’elle : elle se sentit brumeuse, ailleurs… Pas envie. Elle le regarda de nouveau, surprise de son manque d’attention pour lui. Elle le connaissait depuis toujours et depuis toujours quand il lui parlait, elle avait peur de s’ennuyer.  Elle se décida à l’observer. Pour la première fois.
Un peu ordinaire, comme elle l’était sans doute, des yeux noisette derrière de petites lunettes en écailles. Des dents désordonnées, une bouche trop fine, une banalité douce et finalement un peu charmante. Des yeux tristes. Des yeux très tristes. Elle se sentit émue par la sincérité de cette tristesse.
-T’as le cœur mordu toi aussi ?
Il paru décontenancé.
-Euh, oui.
L’ivresse continua de lui délier la langue.
-Et toi, de qui t’es amoureux ?
Solidaire tout à coup de ce vieux compagnon d’enfance qui devait vivre les mêmes méandres qu’elle.
-Tu veux savoir ?
-Oui, dis toujours, je pourrais te donner des conseils, on ne sait jamais.
-De toi.
Une vague éclata et la fit douter quelques secondes de ce qu’elle venait d’entendre. La surprise éclaira son visage.



Marina dit/








Le titre du billet est notre citation inspiratrice, extraite de La douleur  de Marguerite Duras.
 

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